La faim
tiraille le roi, ses petits pieds volent jusqu'à la cuisine où il attrape une
tartine et la croque à pleines dents. Le diable est encore là. Ses yeux figés
braqués sur lui, son bonnet à pompons penché sur le côté, un sourire inquiétant
imprimé sur ses lèvres de plastique et un placenta de fer le liant à sa boîte
en bois.
- Clovis, mon petit roi, dit le diable, mielleux, tu
sais que c'est que ce n'est pas l'heure du goûter n'est-ce pas ?
- Je m'en fiche si c'est l'heure ou pas ! répond
Clovis avec une grimace. T'es méchant d'abord, c'est pour ça que t'es plus dans
ma chambre !
- C'est un royaume lointain ta chambre, petit roi.
J'aimerais revoir ton trône de coussins, ta couronne en carton et ton pyjama
royal. M'y emmènerais-tu, petit roi ?
- Il faut être sage alors ! dit Clovis en brandissant
son doigt avec sévérité.
- Comme une image, petit roi.
- Alors d'accord. C'est vrai que les autres sont pas
très marrant.
Il attrape le
diable à ressort et le transporte jusqu'à sa chambre. Le pose délicatement
entre son armée de soldats en plastique et le seigneur nounours puis s'affale
sur un tas de coussins moelleux. Il continue à grignoter la tartine quand le
diable reprend :
- Je vois que les choses ont changé, tu as élargi ta
Cour royale, Clovis.
- Oui ! s'écrie-t-il avec joie. Tu vois, mon singe en
peluche maintenant c'est le chef de l'armée. Le nounours à côté de toi c'est le
prince, et la vieille poupée de maman c'est la princesse. Elle, c'est ma reine.
Clovis attrape
une grande girafe en mousse dont il serre le long cou dans ses petits bras.
- Voilà, avec elle ma Cour royale elle est complète !
dit-il avec un grand sourire.
- Et moi, quel poste est-ce que j'occupe maintenant
que je suis de retour, petit roi ? demande le diable.
- Toi maintenant, t'es que mon bouffon ! T'as été
méchant, alors t'es puni ! répond Clovis en tirant la langue.
- Alors il n'y a plus de bourreau à la Cour ?
Clovis pâlit.
- Non, y'a plus de bourreau. dit-il, atone.
- Et pourquoi ? C'est utile un bourreau.
- Parce que je l'ai choisit, voilà pourquoi ! Je suis
le roi !
- Et il n'y a plus de maître des tortures non plus ?
demande le diable, surpris.
- Non, il y a plus de tortures !
- Et un assassin ? Il faut bien un assassin à la Cour du
roi.
- Nan, y'a plus de torture, plus d'assassinat ! Il y'a
plus rien ! C'est ma cour, c'est moi qui décide, alors tais-toi maintenant !
Clovis quitte
son trône et enfonce le diable dans sa boîte.
- Voilà, t'es re-puni ! T'es nul comme bouffon, tu me fais
même pas rire.
- Que sa majesté m'en excuse. réplique la voix
étouffée du diable.
Clovis repose
la boîte et retourne jouer avec ses petits soldats. La terrible pieuvre qui
fait « squick » les a montés contre lui, même le prince nounours
n'arrive pas à les arrêter. Heureusement le roi est là, fringant et auréolé de
gloire. D'un coup de pied magistral il envoie la pieuvre valser à l'autre bout
du couloir. C'est au sommet du donjon, debout sur son lit que le roi piaille de
joie face à la victoire.
- C'est aussi comme ça que tu as vaincu tes précédents
ennemis ? demande la voix caverneuse du diable.
- Tais-toi, toi ! réplique Clovis.
Il redescend
et envoie un grand coup de pied dans la boîte en bois qui va rejoindre la
pieuvre en caoutchouc à l'autre bout du couloir. Elle ricoche contre le mur et
tombe brutalement sur le sol. Le choc déclenche le mécanisme et le diable
surgit brusquement.
- C'est vrai, ce n'est pas à coups de pied que tu t'es
débarrassé de tes opposants la dernière fois.
- Tais-toi ! C'est toi qui m'a dit de faire comme ça !
J'aurais pas dû t'écouter, maintenant ils veulent plus jouer avec moi.
- Forcément, si tu écoutes les conseils de ton
bourreau... répond le diable avec désinvolture.
- Ouais hé ben j'aurais pas dû les écouter tes conseils
qui puent ! T'es qu'un gros nul !
- Je sais. Mais il faudrait peut-être le dire
maintenant, petit roi.
- Je le dirais quand je veux, voilà !
Clovis claque
la porte et retourne jouer. Il passe l'après-midi avec sa reine girafe et finit
par s'endormir vers huit heures du soir. Un grand bruit le réveille peu après :
la sonnerie du téléphone. Il se relève, baille, avance d'une démarche engourdie
jusqu'à la porte, l'ouvre et va décrocher.
- Allô ? dit-il d'une voix endormie.
- Allô, oui, je suis bien chez les Leroy ? dit une
voix d'homme.
- Oui, c'est Clovis à l'appareil.
- Ah, bonjour Clovis. Tu peux me passer tes parents
s'il-te-plaît ?
- Ils peuvent pas pour l'instant. répond-t-il avec un
bâillement.
- D'accord, et où sont-ils ? Parce que ça fait deux
jours de travail qu'ils manquent et on a reçu aucune justification.
- A la cave.
- Depuis deux jours ? s'exclame l'homme, étonné.
- Oui, depuis deux jours. répond froidement Clovis.
Il raccroche.
Dans la pénombre, les yeux de plastique du diable à ressort sont fixés sur lui.
- Ils mettaient en danger ta couronne, petit roi.